La feuille
d'automne et l'illumination
La feuille sentait
venir la saison de l'automne, accrochée à son arbre et très
consciente d'elle-même.
Un frisson la parcourait en ses fines nervures. Sous peu, elle changera
d'apparence, passant du vert tendre de ses jeunes années, au rouge
jaune annonciateur de sa décrépitude, et cela jusqu'au moment fatal où
une bourrasque de vent impitoyable, faisant office du faucheur,
l'arrachera à sa branche-mère.
Elle s'imaginait déjà gisante au sol, écrasée par les pas des bêtes
et des hommes, absorbée et décomposée par la terre toute puissante.
Il n'y aurait plus pour elle la fête des rayons du soleil, les caresses
du vent sur sa forme ondulante, ni les rires innocents des enfants, éternelles
saveurs de vibrations nouvelles...et tout ce qu'elle n'aura pas connu de
ce monde changeant... bientôt, il serait trop tard.
Le soir tombait ; elle sécha ses larmes de nostalgie et se prépara à
vivre une de ses dernières nuits. Or, elle fit au cours de celle-ci, un
rêve étrange qu'elle raconta ainsi à sa feuille compagne le lendemain
:
"J'étais une étoile dans le ciel, et des milliers d'autres lumières
brillaient autour de moi ; c'est alors qu'une voix mystérieuse et
aimante me parla :
"Je suis la sève du monde qui jamais ne meurt ; toutes créatures,
grandes et petites vivent en moi, et je vis en elles éternellement."
Puis il se passa un phénomène curieux ; tout en en changeant
constamment de formes, j'étais tantôt feuille, tantôt arbre, tantôt
étoile... il me semblait être le monde entier, être baignant dans un
océan d'amour où toutes choses crées se reliaient, s'osmosaient sans
crainte et sans fin"
Ce n'est qu'un rêve, lui dit sa compagne très cartésienne, crois-moi,
tu n'es qu'une feuille, et ton avenir proche est là juste sous nous !
Et chacune jetèrent un regard atterré vers le lieu qui allait bientôt
les accueillir.
Pourtant ce rêve avait touché notre amie qui se disait: "J'ai
peur de mourir, de perdre ma forme ; je sais pourtant que l'arbre qui
m'a donné la vie, lui, ne mourra pas. Alors en tant que partie de cet
arbre, pourquoi mourrais-je aussi !?..."
Elle en était là de ces réflexions lorsqu'un groupe de personnes vint
s'asseoir tout près de l'arbre. Écoutons, se dit-elle, ce qui se
raconte dans le monde des hommes.
Il s'agissait en fait d'une maître spirituel enseignant ses disciples :
"En occident, disait-il, la mort est comprise comme opposée à la
vie, alors qu'en orient, l'idée de vie englobe simultanément la vie et
la mort.
Ainsi, prenez une de ses feuilles de ce grand arbre sous lequel nous
sommes venus nous asseoir.
L'occidental, c'est l'image de la feuille identifiée à elle-même ; il
a perdu contact avec son être intérieur que symbolise la sève de
l'arbre et qui contient son immortalité.
Identifié à la feuille, il ne possède plus que le destin de cette
feuille et perçoit alors l'automne comme son ennemi mortel, contre
lequel il va lutter jusqu'à la dernière extrémité de ses forces.
L'oriental, qui reste centré sur son être intérieur, perçoit les
pulsations vitales de l'arbre-vie. Il sait intuitivement qu'il est plus
que cette feuille, et que la mort de celle-ci ne représente pas la mort
de la sève à laquelle il s'est identifié. La forme disparaîtra à
l'automne mais lui continuera d'exister dans le coeur de l'arbre et de
la terre. Et le printemps venant..."
Ainsi, grâce au mystère du hasard, la feuille reçut d'un maître
spirituel l'enseignement qu'elle était prête à entendre.
Elle avait bien senti la vérité de ses propos, mais se demandait si
elle pouvait encore réaliser la pleine conscience d'elle-même. Car un
monde d'habitude continuait de vivre en elle, qui l'attachait à sa
forme. Seul un fait inhabituel pouvait l'aider définitivement à
vaincre sa peur de la mort.
C'est alors que se produisit un évènement terrible. Le ciel s'était
empourpré et devint noir jais, jetant sur la terre des impressions de néant.
L'orage se préparait ; un silence de mort, puis le tonnerre et l'éclair
s'abattirent tel un couteau sur l'arbre de vie.
La feuille sentit l'éclair passer dans l'arbre ; elle était l'arbre,
elle était l'éclair, et en un clin d'œil, perçut directement l'unité
du monde.
Zeus qui du haut de son Olympe avait lancé la foudre, vit la feuille
illuminée de conscience ; il la porta en son sein, et depuis...
...Lorsqu'une créature sur la terre est tout prêt de l'illumination,
une simple feuille voltige près d'elle et se pose à ses pieds.
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